Matins intérieurs
Le Centre Claude Cahuncommissaire invité
Exposition 6 juin — 13 septembre 2026 → Collection Falckenberg des Deichtorhallen à Hambourg
HORS LES MURS
Le Centre Claude Cahun est commissaire invité de cette exposition.
Vernissage le 5 juin à 18h
Cette exposition est labellisée « Bicentenaire de la Photographie » par le ministère de la Culture et s’inscrit dans la programmation officielle du Bicentenaire.
Un matin pour toutes les formes à venir
Le Matin intérieur du jeune Henri David Thoreau est d’abord un poème paru dans la revue critique d’opinion The Dial (Le Cadran). Quelques lignes qui tracent sa vie à venir, son engagement, son génie pratique et plus radicalement ce que la nature élabore et peut faire éclater d’une société en tension. Neuf strophes sur la manière dont les changements de la nature permettent une réparation perpétuelle.
« Si nous menions une vie plus conforme à la nature, nous n’aurions pas besoin de nous défendre du chaud et du froid : elle serait pour nous une nourrice et une amie fidèle, comme elle l’est déjà pour les plantes et les animaux. Si nos corps étaient nourris de substances simples et pures, nous n’aurions pas besoin de plus d’aliments qu’il n’en faut à un rameau sans feuilles, et nous le verrions prospérer comme les arbres, dont même l’hiver favorise la croissance. »
Extrait de Histoire naturelle du Massachusetts, paru en juillet 1842 dans le numéro 9 de l’a revue The Dial.
Thoreau, dans ce texte, et dans tous les autres poèmes ou textes en proses qu’il soumet entre 1840 et 1844 à The Dial, regarde se construire le mouvement de la nature pour le suivre doucement. Non plus faire mais accepter. C’est bien sur ces idées que se concentre toutes la vie et la pensée de Thoreau : Faire éclater l’orthodoxie par l’intimité d’une vie révoltée et critique. Refuser le déguisement des gestes sociaux attendus comme stratégie de résistance. Mettre en jeu un mode de vie comme un mode de combat. Choisir la nature plus que la vie, tout du moins plus que la vie comme la société nous l’impose. La société ne lui offre rien à perdre. Thoreau crée un territoire propre avec la nature comme règle principale de pensée, pour réécrire ainsi toute l’histoire du monde. Le cadre des jours normé par l’homme ne suffit pas. À ce que les institutions nomment progrès Thoreau oppose l’expérience de « vie délibérée » qu’il mène dans le Massachusetts grâce à l’essayiste états-unien, directeur de The Dial, Ralph Waldo Emerson, qui lui offre son amitié, une cabane et sa protection. De cette expérience Thoreau tire textes et conférences dont, en 1848, celle sur la Désobéissance civile qu’il prononce au Lycaeum de Millbury et qui devient vite un texte de référence affirmant la posture radicale et résolument farouche de son auteur.
Dans Le Matin intérieur, Thoreau esquisse ce combat à venir en mettant en avant quatre points clés :
1 - La recherche de l’extraordinaire dans les choses les plus ordinaires,
2 - Le retour à une humanité élémentaire, débarrassée des oripeaux de la civilisation,
3 - L’écriture de l’histoire par ses espaces intermédiaires, par le détail avec l’idée que nous ne saisirons jamais le « alors » et que nous présentons toujours un « maintenant », car l’histoire est aussi fluctuante que chaque moment d’une journée,
4 - Le goût du paradoxe et de l’outrance permettant d’inscrire des idées dans un échange critique chamboulant perpétuellement toute certitude.
Avec ce texte, s’ouvre toutes les formes possibles d’une pensée pratique qui s’emploie à mettre en question des principes sociaux mortifères. Avec ce texte, Thoreau nous offre un manuel de survie en milieu hostile permettant de tracer un chemin dans le défilé de nos jours. Nous avons choisi, pour cette exposition, de suivre ce manuel pour dessiner une voie, une contre-voie, dans l’art contemporain afin d’observer l’émergence de propositions artistiques subversives aujourd’hui.
Si l’art a toujours constitué le moyen de sortir de la mécanisation du quotidien, d’imaginer des lieux parfaitement autres, de confondre marge et centre, autant d’actions opérantes qui permettent de créer des espaces en partage, quelles pourraient être les formes de la contre-culture aujourd’hui ? À relire Henri David Thoreau, ces formes peuvent être discursives mais surtout actives. Pour réveiller l’idée et même l’envie de la contre-culture nous avons donc chercher des formes qui agissent dans la société, qui s’emparent du discours non pour dire mais pour faire. Cette recherche, imaginée par le Centre Claude Cahun pour la photographie contemporaine à Nantes, dans le cadre du partenariat entre Nantes et Hambourg, s’est opérée dans trois collections : celle de Falckenberg des Deichtorhallen, celle du Fonds Régional d’Art Contemporain des Pays de la Loire et celle du Musée d’arts de Nantes.
Ainsi, pour cette exposition, nous avons parcouru trois collections en prenant quatre axes de recherches formant aujourd’hui les quatre grands chapitres de cet ensemble. Ces quatre axes sont autant des idées que des modes de vie possibles, ils permettent de circuler dans le foisonnement de propositions révélant des œuvres qui revendiquent un positionnement aussi bien politique qu’artistique.
1 - Revendiquer la multiplication du point de vue et de voix comme une nécessité.
Dans ses thèses sur l’histoire Walter Benjamin constate qu’elle est toujours celle des vainqueurs et pour lui il est nécessaire d’écrire aussi le point de vue des vaincus. À sa suite, beaucoup d’artistes, proposent des oeuvres offrant une vision plurielle confrontant des lectures comme les photomontages de Martha Rosler et remettant en cause l’écriture univoque de l’histoire par la révélation des contre-champs comme les vidéos d’Anri Sala ou les tableaux photographique de Sophie Riestelhubert.
2 - Voir, montrer, détourner, dénoncer.
Comme l’explique Karl Marx, la posture critique consiste bien souvent à faire la présentation d’une chose, personne ou situation pour que dans cette présentation même s’organise la critique. Cette idée est reprise par beaucoup d’artistes, et notamment Lewis Baltz, qui travaillent l’acte critique par la présentation de faits ou d’archives. Pour Hans Peter Feldman c’est la présentation par l’accumulation qui accuse la mécanisation et chosification de l’homme quand d’autres, comme Robin Collyer, choisissent de montrer pour mieux détourner et dénoncer un état de fait trop normalisé.
3 - Réécrire l’histoire
Beaucoup d’artistes s’emparent de leurs disciplines comme moyen de proposer une autre histoire, celle qui se glisse juste à côté de l’histoire officielle, échappant à toute obligation politique pour se concentrer sur la mémoire latente, celle qui travaille les corps et les esprits mais qui est souvent mise de côté par la surface des faits. Ainsi des artistes, comme Walid Raad ou Jeremy Deller, jouent de la fiction pour combler les lacunes d’une mémoire collective en lambeaux, ou d’autres comme Dennis Hopper ou Andrea Stappert choisissent de faire les portraits des artistes comme une mémoire officielle laisser dans l’ombre.
4 - Choquer, secouer, déranger et bouger les lignes : l’absurde comme arme
Beaucoup d’artistes enfin déjouent l’incohérence du réel et d’un état de fait en créant des pièces qui dérangent le regard pour mieux dénoncer l’intolérable. Certains choisissent la provocation comme Valie Export ou Wolfgang Tillmans, quand pour d’autres l’absurde devient une forme en soi comme Olaf Breuning. Toutes ces œuvres sont pensées comme des actions qui engagent une révolution résolue.
L’exposition s’articule autour de la photographie tout en la mettant en regard d’autres media afin d’imaginer une véritable installation dans les différents espaces où elle se déploie. Elle a donc été pensée comme un manuel de survie en milieu hostile afin de créer des chemins possibles dans l’art contemporain. Il ne s’agit plus d’un matin, mais bien de milliers de matins ouverts qui nous offrent la liberté d’embrasser une révolte aussi bien intime que politique. Avec Les Matins intérieurs nous espérons vous offrir une marche expérimentale aussi belle que celle que pouvait mener Thoreau dans les forêts du Massachusetts.
Émilie Houssa
Infos pratiques
Du 6 juin au 13 septembre 2026
Falckenberg Collection dans les Phoenix-Hallen,
Wilstorfer Str. 71, Gate 2,
21073 Hamburg-Harburg
Les dimanches
De 12h à 17h
• plein tarif : 11 €
• tarif réduit : 7 €
• visites guidées les samedis à 12h et 15h.
• prix de la visite guidée : 16 € (13 € en tarif réduit)